Émotions21 août 2026 · 9 min de lecture
Accueillir la colère sans la nier (ni y céder)
Entre « ce n’est pas grave » et « arrête tout de suite », il existe un chemin praticable. Que peut-on faire et dire lorsque la colère déborde, sans minimiser ce que l’enfant ressent ni laisser passer les comportements qui dépassent les limites ?
Par Sandrine, éducatrice de jeunes enfants, maman de 2 garçons

La colère d’un enfant peut nous mettre en difficulté.
Elle arrive parfois pour une raison qui nous semble minuscule, au moment où nous sommes déjà pressés, fatigués ou à bout nous-mêmes.
Et face à cette grande émotion, on peut facilement osciller entre deux réactions : « Ce n’est pas grave. » ou, au contraire : « Ça suffit maintenant, arrête ! »
Pourtant, il existe une troisième voie : reconnaître l’émotion tout en maintenant les limites.
Un enfant a le droit d’être en colère. Cela ne signifie pas qu’il peut tout faire sous prétexte qu’il est en colère.
Quand la colère déborde
Lorsqu’une émotion devient très intense, il peut être difficile pour un enfant de réfléchir, d’écouter une longue explication ou de trouver seul une solution.
À ce moment-là, multiplier les paroles ou chercher immédiatement à lui faire comprendre pourquoi il a tort risque surtout d’ajouter des stimulations à une situation qui en contient déjà beaucoup.
Dans le feu de la colère, on accompagne d’abord. On explique ensuite.
Cela peut vouloir dire parler moins, se rapprocher si l’enfant l’accepte, assurer sa sécurité et attendre que l’intensité redescende avant de revenir sur ce qui s’est passé.
Trois phrases qui peuvent aider
« Tu as le droit d’être en colère. » Cette phrase ne signifie pas : « Tu peux faire tout ce que tu veux parce que tu es en colère. » Elle signifie simplement : « Je vois que cette émotion est là, et je ne vais pas te demander de faire semblant de ne pas la ressentir. »
On peut ensuite poser la limite : « Tu as le droit d’être très en colère. En revanche, je ne te laisserai pas taper. » L’émotion est accueillie. Le comportement, lui, peut avoir une limite claire.
« Je suis là. » Quand un enfant déborde, il n’a pas forcément besoin d’un long discours. Parfois, une présence calme suffit davantage. On peut rester à proximité, parler peu et rappeler simplement : « Je suis là. On va attendre que ça redescende. »
Si l’enfant devient violent, être présent ne signifie évidemment pas laisser faire. On peut éloigner un objet, empêcher un coup, créer de la distance ou accompagner l’enfant vers un endroit plus calme, tout en maintenant une limite simple : « Je ne te laisserai pas me faire mal. » Protéger n’est pas punir.
« On en reparlera quand tu seras plus calme. » Tout n’a pas besoin d’être réglé immédiatement. Lorsque l’enfant est encore très agité, on peut simplement lui montrer que le sujet n’est pas abandonné : « Pour l’instant, on se calme. Après, on en reparlera ensemble. »
Puis, lorsque tout le monde est disponible, on peut revenir sur ce qui s’est passé. C’est souvent à ce moment-là que l’enfant peut commencer à comprendre, mettre des mots et réfléchir à ce qui pourrait l’aider la prochaine fois.
Ce qui aide rarement au cœur de la crise
Certaines phrases nous viennent naturellement, mais sont difficiles à recevoir lorsque l’émotion est déjà très forte.
« Pourquoi tu fais ça ? » Il arrive que l’enfant ne sache tout simplement pas répondre. Il peut savoir ce qui a déclenché sa colère sans être capable d’expliquer ce qui s’est passé à l’intérieur de lui. La question pourra être intéressante plus tard, une fois l’apaisement revenu.
« Regarde ton frère, lui il y arrive. » La comparaison n’aide généralement pas l’enfant à mieux traverser son émotion. Elle risque surtout d’ajouter de la honte ou un sentiment d’échec à ce qui est déjà difficile.
« Si tu arrêtes de pleurer, tu auras… » Une récompense peut parfois interrompre momentanément un comportement, mais elle ne permet pas forcément à l’enfant de comprendre ce qu’il ressent ni d’apprendre progressivement à le réguler.
L’objectif n’est pas d’apprendre à l’enfant à ne plus se mettre en colère. C’est de l’aider à reconnaître cette émotion et, petit à petit, à trouver des façons plus adaptées de la traverser.
Les outils : surtout avant et après la tempête
Un tableau des émotions, un thermomètre de la colère, des cartes de discussion ou des petits exercices pour apprendre à souffler peuvent être de précieux supports. Mais ils ne sont pas forcément faits pour être utilisés au sommet de la crise.
Quand l’enfant est déjà complètement débordé, lui demander de choisir une carte ou de faire un exercice peut être trop difficile. Ces outils peuvent être beaucoup plus utiles en amont ou après coup.
Dans un moment calme, on peut par exemple regarder ensemble un thermomètre de la colère et demander :
- « Comment tu sais que ta colère commence à monter ? »
- « Qu’est-ce que tu sens dans ton corps ? »
- « Qu’est-ce qui pourrait t’aider quand tu sens que ça commence à devenir trop fort ? »
On peut essayer différentes possibilités : s’éloigner quelques instants, respirer, boire un verre d’eau, demander de l’aide, aller dans un endroit calme…
Puis, après une crise, on peut revenir sur ce qui s’est passé : « Tout à l’heure, ta colère était très forte. Est-ce que tu te souviens de ce que tu as ressenti avant ? »
L’objectif est de faire de l’apprentissage dans les moments où l’enfant est disponible, pour qu’il puisse progressivement retrouver ces repères lorsqu’une nouvelle situation difficile se présente.
Rendre les émotions visibles
Pour un enfant, mettre des mots sur ce qui se passe à l’intérieur n’est pas toujours simple. Un support visuel peut alors servir de point de départ.
Une roue ou un tableau des émotions permet de montrer : « Je suis en colère. » Un thermomètre permet d’aller un peu plus loin : « Ma colère est petite, moyenne ou très forte. »
Et au fil du temps, l’enfant peut apprendre à repérer ses propres signaux : « Quand je commence à serrer les poings, je crois que ma colère monte. »
Ce travail ne fera pas disparaître les colères. Et ce n’est d’ailleurs pas le but. Les émotions font partie de la vie.
L’enjeu est plutôt d’aider l’enfant à mieux les reconnaître, à comprendre ce qui lui arrive et à découvrir progressivement ce qui peut l’aider.
Après la colère : réparer et comprendre
Une fois le calme revenu, il peut être utile de revenir brièvement sur l’événement. Pas pour faire la morale pendant vingt minutes, mais pour mettre des mots sur ce qui s’est passé.
- « Tu étais très en colère parce que tu voulais continuer à jouer. »
- « Tu as crié très fort et tu as lancé le jouet. »
- « La prochaine fois, qu’est-ce qu’on pourrait essayer ? »
On peut aussi réparer ce qui doit l’être : ramasser un objet lancé, aller voir quelqu’un que l’on a blessé, remettre une chose en place…
Réparer ne signifie pas humilier. C’est permettre à l’enfant de comprendre qu’une émotion peut être accueillie tout en restant responsable de ses actes.
Et pour vous ?
Il y aura des jours où vous serez calme et patient. Et d’autres où vous crierez aussi. Parce que vous êtes un parent, pas un robot.
Si vous avez dépassé votre propre limite, il est possible de revenir dessus une fois le calme revenu : « Tout à l’heure, j’ai crié très fort. J’étais énervé, mais j’aurais pu te parler autrement. Je suis désolé. »
Reconnaître son erreur ne retire pas son autorité au parent. Au contraire, cela montre à l’enfant qu’une relation peut traverser un moment difficile, se réparer et recommencer.
La colère n’a pas besoin de disparaître
L’objectif n’est pas d’avoir un enfant qui ne se met jamais en colère. C’est impossible, et ce n’est pas souhaitable.
L’objectif est de lui permettre de découvrir progressivement :
- « Je peux être très en colère sans être seul avec cette émotion. »
- « Mon émotion a le droit d’exister, mais elle ne m’autorise pas à faire n’importe quoi. »
- « Il existe des choses que je peux apprendre à faire pour traverser ce moment. »
Et parfois, accompagner une émotion, c’est simplement rester là, poser une limite et attendre que la tempête passe.
Pas pour empêcher la colère d’exister. Pour apprendre, petit à petit, à la traverser.